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    Il était quelque part

    sur le quai d’une gare

    une foule interminable

    accrochée à ses roulantes valises

    impossible de garder les yeux immobiles

    bourdonnement sourd de mots mal compostés

    où la mélancolie se disperse et se perd.

     

    Des regards s’accrochent, s’accouplent, en se croisant.

    « Sublimez l’instant », affiché sur une publicité pour San Pellegrino.

    Jeune femme avec un sac en papier

    où est écrit « les 100 ans de la culotte »

    échange de sourires fugaces mais vrais.

     

    S’asseoir

    espace réservé aux voyageurs connectés

    du silence derrière les écouteurs

    les yeux cherchent de prochains départs.

     

    En transit

    dans les tuyaux de ce grand intestin.

     

    Trois policiers, gilets pare-balles, armes à la ceinture

    contrôle d’identité

    jeune homme bien tranquille

    n’a pas la bonne couleur de peau

    mais une belle gueule de sans papier, de suspect

    de terroriste, de djihadiste, de complotiste…

    alors lui, jeune homme bien tranquille

    tellement habitué, reste poli, présente ses papiers

    aux policiers qui ne trouvent rien à redire.

     

    Jusqu’à quand va-t-il rester bien tranquille le jeune homme

    dans ce pays qui ne le prend pas pour un de ses enfants ?

     

    Jusqu'à quand allons-nous accepter cela ?

     

     


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    Je voudrais simplement

    j’insiste, simplement

    une jolie maison au bord de quelque chose

    mais pas trop au bord quand même - il faut laisser de l’espace libre pour que jouent les enfants, qu’ils se mélangent, chantent et crient avec les oiseaux - au bord d’un quelque chose qui ressemblerait à une mer bleue et transparente sans plastique, sans déchets, sans trainée de pétrole

    une mer farouche remplie de poissons et de belles histoires de sirènes, de voyages

    dans cette jolie maison il y aurait

    des gens ordinaires qui auraient un peu peur de l’amour

    une très vieille dame entourée de petits chats gris comme ses yeux

    il y aurait aussi une petite fille déguisée en princesse avec des larmes brillantes dans ses cheveux

    quelques poèmes accrochés dans un grand bouquet d’herbes sauvages

    plusieurs verres de vin blanc sur la toile cirée de la table de la cuisine

    des paires de pantoufles toutes mélangées au pied d’un escalier en pierre

    une fenêtre ouverte sur un jardin couvert de fleurs où se reposerait une très belle et troublante inconnue avec un chapeau jaune et noir

    et devant la porte de la maison il y aurait

    un cheval boiteux et sa petite carriole pleine de foin

    un arbre blanc, très haut, doucement balancé par le vent et l’on percevrait à travers les branches la chanson de Léo Ferré « Avec le temps »

    au loin on remarquerait une colline verte entourée d’un nuage de rêves sombres et mal réveillés

    et plus loin encore, mais on ne la verrait pas, il y aurait la misère, en train de bouffer sa soupe (et sa colère) froide et ça ferait des grands slurp comme dans la chanson de Jacques Brel, mais on n’entendrait rien, trop occupés que nous serions à déguster notre foie gras après avoir déballé nos cadeaux inutiles.

    Finalement, j’insiste,

    finalement, je ne la voudrais pas cette jolie maison !

    Je crois que je vais retourner avec celles et ceux qui font du bruit en avalant leur soupe et leur colère (jaune... et noire !).

     

     


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  •  La peau du temps

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Vieux, très vieux

    peau creusée par le temps

    peau flasque qui s’écroule

    se souvient

    de tout ce qui a été dévoré

    par les chiens au fil des années.

     

    Vieux, très vieux

    avec des mots tordus

    mort-murés

    dit des choses qui inquiètent

    oblige à regarder la mort

    exactement

    précisément notre mort

    qui se tient sur le seuil.

     

    Regardez-le

    un souffle

    et il s’envole

    dans la lumière ou l’obscurité

    on ne sait pas

    on ne saura jamais.

     

    Pleurez si vous voulez

    si vous pouvez

    larmes ou caresses

    ne changeront rien

    il y aura des soirs

    il y aura des matins

    anéantis

    engloutis.

     

    En rire

    encrer encrier

    écrire la nuit avenir

    ravalement de façade

    mais voir les oiseaux

    se fracasser sur nos vitres

    teintées d’inconscience

    abandonner les mots insignifiants

    jeter la parole

    sur des sentiers impraticables

    ici ou ailleurs

    quelque chose de noué

    dans la gorge

    langue étrangère

    noyée en mer des sarcasmes.

     

    Et aussi, aussi

    nous serons nus

    sans autre peau que la colère

    colère de passage

    attrape nigauds

    immense chagrin

    dans les yeux bleus

    d’un ciel sauvage.

     

    Mais surtout, surtout

    nous pourrons peut-être

    chanter dans les cimetières

    mariner entre les tombes

    en compagnie des particules

    entre jouissance et mélancolie

    partager la folie du vent

    sur nos épaules

    endormies

    en ouvrant les plis de nos rêves.

     

    Et encore, encore

    même si l’improbable est certain

    il sera toujours temps d’apprendre

    le sable et la vague

    la cicatrice et la plaie

    l’ombre et le feuillage

    la pluie et le sanglot

    la mort et l’horizon

     

    Et puis enfin, enfin

    une vieille femme dans la neige

    ses yeux comme deux lacs verts

    l’aube dans ses cheveux.

     

     

    "Nuages" de Django Reinhardt


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